La terre
I.
Une femme, vêtue du soleil, foulant à ses pieds la lune, était coiffée d’une couronne de douze étoiles. Elle portait en elle un enfant, et criait sa détresse devant les douleurs et l’angoisse de l’accouchement.
II.
« Le long du chemin au moulin que j’avais si souvent emprunté jadis, une petite église catholique avait été édifiée sans même que je m’en rendisse compte. Une jolie église de bois blanc qui, de surcroît, montrait déjà des murs noircis sous son toit pointu couvert de neige. » Cette église Saint-Paul, ainsi évoquée dans un roman de Tatsuo Hori[64], a un toit de bardeaux, et à l’intérieur une charpente apparente. La flèche au-dessus de l’autel, la croix, tout cela bien sûr est en bois.
III.
Alors que vingt-cinq années environ s’étaient écoulées depuis que Tatsuo Hori a écrit ces lignes, un jeune homme et une jeune fille marchaient, vêtus comme il convient l’été en plein jour à Karuizawa[65].
— C’est au moment où nous passions devant cette église que j’ai entendu ces paroles terribles dans la bouche de ma mère, dit le jeune homme en s’arrêtant pour regarder l’édifice.
La jeune fille fit de même, avant de tourner son regard vers son compagnon.
— Mais vous avez confiance en votre mère. Et c’est parce que vous croyez en elle que vous êtes sûr de votre père.
— …
— Moi, que je croie ou non en ma mère, je suis sans père. Absolument sans père.
— Ce n’est pas parce qu’un enfant croit en sa mère qu’il peut savoir avec certitude qui est son père. Il faut que le père croie en la mère. Si le père soupçonne lui aussi la mère, le doute est infini.
— Mais tant qu’à soupçonner, vous au moins vous avez un père à soupçonner. Moi je n’en ai pas, pas même un mirage. À moins que la prison ne soit mon père ?
— Je ne ressemble en rien à mon père.
— C’est vrai. Vous ne lui ressemblez pas. Ni même à votre mère.
— Comment cela se fait-il ?
IV.
— Cet enfant n’est pas de moi. Va savoir de qui il est !
Telles étaient les paroles terribles que vingt ans environ plus tôt, en passant devant l’église, la mère du jeune homme s’était entendu dire par le père du jeune homme.
La surprise, la peur avaient ôté à la jeune fille, qui n’avait connu qu’un garçon, tout moyen de prouver ses dires. Si l’homme refuse les preuves, la femme est impuissante.
Elle se rendit chez le jeune homme avec, comme preuve, le petit garçon qu’elle avait mis au monde.
— Cet enfant n’est pas de moi. Va savoir de qui il est ! dit le jeune homme en la rejetant. C’est le fils d’une traînée !
Prise de furie, elle s’empara d’un couteau d’alpinisme qui se trouvait là et voulut tuer le bébé qu’elle tenait dans ses bras. Le jeune homme lui arracha l’enfant et d’un coup de pied renversa la jeune fille. Elle poignarda le père de l’enfant.
À cet instant, comme dans la lumière d’un éclair, une image apparut dans le cœur de la pure jeune fille. Une fresque, dans une vieille crypte, qui condamnait la luxure. Deux serpents blancs, suspendus aux seins d’une femme, les mordaient, et le Christ lui transperçait le sein gauche avec une lance. Le Christ tuait une femme avec la lance-la jeune fille hurla.
Le jeune homme était gravement blessé. Plutôt que de pardonner à la jeune fille, le jeune homme et sa famille firent ce qu’il fallait pour le protéger lui, et la jeune fille fut capturée.
V.
Tandis qu’elle se trouvait parmi les prisonnières, le ciel s’ouvrit, et elle vit l’image de Dieu.
VI.
Dans la prison où se trouvait celle qui avait poignardé le jeune homme, arriva une jeune fille qui, rendue folle de jalousie, avait poignardé son amant. En apprenant que la première avait un enfant, elle ne cessa de l’envier.
— J’aurais voulu mettre au monde l’enfant de mon amant. Mais je ne pourrai plus. Puisque je l’ai tué, lui dit-elle en pleurant dans ses bras. Je ne pourrai pas avoir d’enfants. Jamais. De personne. Puisque je devrai rester en prison longtemps, jusqu’à ce que je n’aie plus l’âge d’en avoir. C’est la peine de mort pour une femme. Alors quand je pense à ça, comme j’aimerais mettre au monde un enfant, quel que soit son père, et quel qu’en soit le prix !
— Quel qu’en soit le prix ?
— Quel que soit le père.
— Alors, veux-tu que je te fasse un enfant ?
— Mais tu es une femme !
— Je vais bientôt sortir d’ici, alors patiente jusque-là. Je te ferai un enfant.
VII.
Libérée de prison, la jeune fille vint rendre visite à celle qui y était encore.
Qui se retrouva enceinte.
Une étrange confusion s’empara de la prison. Elle ne dit pas de qui était l’enfant. Elle en aurait été incapable. Tous les hommes de la prison, à commencer par les gardiens, furent interrogés, mais les prisonnières n’étaient gardées que par des femmes, il n’y avait pas un homme qui se fût approché d’elle. Et elle n’avait aucun contact avec l’extérieur.
Les religieuses s’abstinrent de dire qu’elles avaient assisté à un miracle, qu’une âme sainte avait été conçue, ou qu’un enfant de Dieu allait naître.
Parfaitement apaisée, la jeune fille dans la prison qui donnait le sein à son bébé écrivit une lettre de remerciements à l’autre jeune fille.
Celle-ci ne vint plus jamais la voir.
VIII.
Adoptée, l’enfant avait grandi heureuse hors de la prison pour devenir la jeune fille qui passait devant l’église Saint-Paul. Elle pouvait voir quand elle le voulait sa vraie mère, maintenant libérée, qui lui avait raconté sa naissance.
Le jeune homme qui marchait à ses côtés était l’enfant qui avait manqué être tué par sa mère prise de furie. Le père s’était repenti, avait pardonné à la mère, ils s’étaient mariés et l’étaient toujours.
— S’il a été blessé en voulant sauver le bébé, c’est parce qu’il était mon père ? demanda le jeune homme.
— Mais oui, fit la jeune fille. Moi qui n’ai pas de père, je peux mettre au monde un enfant qui en a un.
Le jeune homme acquiesça, et ils reprirent leur marche sur le chemin devant l’église.
IX.
Crachant de sa bouche un véritable fleuve, le reptile, tapi derrière la femme, essaya de la noyer. Mais la terre la sauva. La terre ouvrit la bouche, et but le fleuve que le dragon avait craché.